Comptes-rendus

« En état de grâce », Michel Roubinet, concertclassic.com, extraits

20 février 2018

Créé à l’initiative de la cantatrice Catherine Berney en 1997 – la formation « en chœur de chambre » ici même entendue a vu le jour en 2005 pour répondre à un répertoire plus exigeant et demandant un investissement des chanteurs encore plus important –, la formation suisse chante ces Vêpres depuis plusieurs années. D’une aisance et d’une plénitude témoignant de cette fructueuse confrontation, leur prestation à Notre-Dame faisait suite aux concerts des 14 et 21 janvier à Saint-François de Lausanne et en la cathédrale Saint-Pierre de Genève.

D’une puissance expressive s’affirmant dans les pages extatiques comme dans les nombreux moments d’intense vivacité, la direction de Catherine Berney fut d’une merveilleuse empathie, guidant et intégrant avec force et sobriété chaque membre ou pupitre du vaste chœur. Visuellement portée par un éclairage à la bougie éclairant délicatement la croisée, son ample et magnifique gestuelle semblait inlassablement sculpter, par une attention extrême et chaleureuse, la matière sonore et la structure même des pièces, stimulant le souffle ardent qui sous-tend cette musique bouleversante, plus universelle qu’on pourrait l’imaginer, accessible quelle que soit l’identité culturelle et spirituelle de qui l’écoute. D’une tout aussi rayonnante ferveur musicale, les chanteurs emplirent l’immense espace, mettant à profit les possibilités de spatialisation qu’offre un tel lieu, entre croisée et milieu de la nef.

Et les basses ? Tout simplement incroyables en termes de projection et d’intensité de la vibration, et d’une tenue aguerrie, à l’instar de l’ensemble du chœur. Le prodige, loin de Moscou ou de Sofia, fut de parvenir à suggérer la puissance épique de cette musique si pleinement russe, évocatrice de grands espaces physiques et temporels, dans le respect de l’esprit. Les solistes y contribuèrent avec une non moindre intensité : l’alto Charlotte Jequier-Mayer, au timbre moiré et prenant ; le ténor Gilles Bersier, d’une radieuse puissance dans un registre aigu périlleux soutenant une ligne vocale somptueusement déployée ; enfin Alexandre Diakoff, « prieur » dont la voix de basse claire et sonore rythmait avec éloquence ces Vêpres, notamment dans une longue psalmodie itinérante sur le soutien obstiné, depuis la croisée et comme hors du temps, inépuisable et d’une imperturbable profondeur, des basses du chœur, tel un insondable mystère.

 «  Des voix dans la nuit: Vêpres de Rachmaninov à Notre-Dame de Paris », Joseph Thirouin, resmusica.com, extraits

24 février 2018

Les lumières s’éteignent, l’obscurité envahit Notre-Dame. Les chanteurs du Choeur Laudate Deum entrent en file, éclairés chacun de la simple lueur d’une bougie. Du milieu du silence retentit alors la voix superbement timbrée d’Alexandre Diakoff, idéalement projetée et chaleureuse, qui se répercute à loisir dans la nef de la cathédrale : c’est le prieur, dont les traits scandent la prière commune de l’office de la nuit – puisque, contrairement à ce que la traduction française du titre russe donne à penser, la musique des Vêpres correspond en fait à la prière des Vigiles, celle qui, dans la tradition chrétienne de la liturgie des Heures, est chantée quotidiennement au cœur des ténèbres nocturnes.

L’atmosphère recueillie, la majesté des voûtes gothiques, l’ampleur de la partition en imposent aux spectateurs qui écoutent sans une toux, captivés et graves, cette heure et demie de musique limpide et inspirée. [...]

Pour les interprètes, le danger serait de dérouler ces harmonies consonantes sans y prêter attention, d’ânonner les syllabes slavonnes sans en habiter le sens. Consciente que quelques pas de travers suffisent à ternir d’ennui cette musique lumineuse et vibrante, Catherine Berney opte pour des tempi très malléables, et une direction énergique qui exige beaucoup des chanteurs. L’entrée en matière ne laisse personne indifférent. Sur l’éclatant Priidite poklonimsya (« Venez, adorons »), où chaque phrase commence par un élan vif, et se termine par une cadence dans le grave, introspective, les chanteurs cisèlent des nuances suaves, unissent étroitement leur timbre de voix, et trouvent à traduire avec grâce le double mouvement qui est au fondement de la prière : l’élévation vers Dieu, et le retour vers soi. Le mouvement suivant, Blagoslovi, dushe moya, avec ses teintes de mode lydien, est aussi le lieu d’oppositions convaincantes entre pupitres graves et aigus, à la jonction desquels se déploie un solo, parfait d’intensité, de l’alto Charlotte Jequier-Mayer.

« John Nelson dirige la Misse Solemnis à Paris: jubilation spirituelle », Michel Roubinet, concertclassic.com, extraits 

27 novembre 2018

Qui de la Missa solemnis, parfois perçue tel un sommet inaccessible, garde l’image sublimement hiératique et de haute inspiration d’un Otto Klemperer n’aura pu être que médusé d’entendre John Nelson insuffler à ce chef-d’œuvre altier tant de vigueur et de hardiesse – l’élévation par la puissance et l’énergie, extrêmes et stimulantes, le monument passant presque en un éclair. Est-ce le triomphe de sa récente gravure intégrale des Troyens de Berlioz (Warner), toujours est-il que l’on eut le sentiment d’assister à un frémissant et passionnel opéra liturgique. Lequel, dès les Kyrie et Gloria initiaux (impact et tempo fulgurant du Cum Sancto Spiritu, couronné d’un Amen en coup de tonnerre), confirma le rôle premier du chœur, ici d’une fervente homogénéité de ton et d’intention, les solistes ne semblant de prime abord que ponctuer l’ardent et primordial engagement du chœur.

Le Credo déplaça la balance entre solistes et chœur (ce dernier revendiquant aussi une ineffable douceur), maintes phrases emblématiques de l’acte de foi, aux accents contrastés de dolorisme et de tragique survolté, attestant que le même Beethoven ne chante pas autrement, dans Fidelio, la liberté et l’amour sublimé. Si toute la fin du Credo appartient également au chœur, les solistes firent une apparition remarquée sur l’Amen final en tant que vrai quatuor d’un parfait équilibre : Aga Mikolaj (soprano) – mozartienne et bien au-delà, Eva Zaïcik (mezzo) – révélation Artiste Lyrique aux Victoires de la Musique Classique 2018, lauréate des Concours Reine Élisabeth et Voix Nouvelles (c’est à la Maîtrise de la cathédrale qu’elle fit ses premières armes), Daniel Behle (ténor) – aussi à l’aise dans Mozart, Wagner ou Richard Strauss que dans l’univers du lied, enfin Bertrand Grunenwald (basse) – lequel mène une singulière et double carrière dans la haute finance et le chant lyrique, et se trouve être l’actuel président de l’association Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris.

Le Sanctus fit la part belle d’abord aux solistes (Beethoven ne leur fait aucune concession, traitant chaque voix tel un instrument, sans se soucier des difficultés de registres, souvent fort incommodes) puis au chœur dynamique – vertigineux tempo fugato à haut risque de l’Hosanna !, résolument assumé. L’ineffable solo de violon introduisant le Benedictus fut non moins idéalement chanté par le violon solo du Nexus Symphonique : Guillaume Jacot, dont la voix pleine et lyrique s’éleva dans la nef de Notre-Dame avec aisance et plasticité, la beauté du timbre offrant le plus noble des accompagnements au chœur puis aux solistes – dans un moment d’imbrication des voix parmi les plus complexes et tendus (toujours en termes de tessiture et notamment pour la soprano) de l’œuvre tout entière.

L’éloquent Agnus Dei conclusif valut aux solistes des moments d’intense jubilation spirituelle – basse et voix d’hommes, puis mezzo et ténor avec voix d’hommes et altos, tous amplement spatialisés et à maints égards envoûtants, cependant que l’orchestre, composé certes de jeunes musiciens mais d’une maturité et d’une unité assurées, arborait une texture brillamment ciselée et rehaussée d’un chaleureux dialogue des pupitres. Quant aux deux trompettes « en coulisse », elles évoquèrent à leur tour Fidelio et l’appel salvateur – ici rédempteur – de l’Acte II. Monument inclassable et sans équivalent du répertoire de musique sacrée, la Missa solemnis est aussi une œuvre formidablement captivante, et bouleversante : les musiciens de cette soirée à marquer d’une pierre blanche, galvanisés par John Nelson toutes générations confondues, en firent de manière jubilatoire la vive démonstration.